La Présidence empêchée

Et si Jean-Marie Le Pen avait remporté la présidentielle de 2002, et que la feuille de résultats de chaque commune française portait encore aujourd'hui une ligne à part pour les bulletins blancs ?
La cour déserte et humide d'un palais présidentiel français la nuit, avec deux berlines sombres, un tapis de cérémonie roulé et une seule fenêtre éclairée à l'étage.
En 2002, la France vit sa cinquième année de cohabitation entre le président Jacques Chirac et le premier ministre socialiste Lionel Jospin. Seize candidats réunissent leurs cinq cents parrainages, Le Pen n'y parvenant qu'au prix d'une lutte acharnée contre Bruno Mégret. Le 21 avril, sur une abstention record de 28 %, Chirac arrive en tête avec 19,88 %, Le Pen second avec 16,86 %, et Jospin, éliminé de justesse avec 16,18 %, devient le premier ministre sortant écarté d'un second tour. Chirac refuse le débat d'entre-deux-tours, plus d'un million de personnes manifestent le 1er mai contre le Front national, et le 5 mai Chirac est réélu avec 82 % des voix, le mieux élu de la Ve République. En juin, l'UMP nouvellement fondée obtient la majorité absolue à l'Assemblée.

Cinq cents signatures, trente départements, cinquante au plus par département : depuis 1976, la République filtre son champ présidentiel par la bonne volonté des maires, et au printemps 2002 le filtre se comporte comme un marché. Charles Pasqua, dont la liste RPF avait devancé la liste RPR-DL aux européennes de juin 1999, arrache ses dernières dizaines de formulaires à des maires de province, droite modérée, excédés qu'on les appelle de l'Élysée pour leur dire qui ne pas parrainer. Bruno Mégret court les mêmes mairies après le même papier et n'y parvient pas ; son échec soulage en silence l'homme dont il s'était séparé. Le 4 avril, le Conseil constitutionnel tire dix-sept noms au sort. Ces quelques dizaines de maires auraient pu rayer un candidat de gauche aussi aisément qu'ils ont failli rayer Jean-Marie Le Pen. Nul ne le leur avait demandé.

Mars–mai 2002Dix-sept noms tirés au sort

Pasqua fait campagne en anti-Chirac de droite : Maastricht, et les dossiers parisiens déjà versés au domaine public, les emplois fictifs, les marchés HLM, la cassette Méry publiée en 2000. Gagner ne l'intéresse pas. Il lui faut six ou sept points pris à un seul électorat.

Une salle de vote de mairie vidée après le dépouillement, avec une urne transparente couchée, un isoloir affaissé et une petite pile de bulletins vierges pliés.
Une salle de vote de mairie vidée après le dépouillement, avec une urne transparente couchée, un isoloir affaissé et une petite pile de bulletins vierges pliés.

Le 21 avril, sur une abstention de 28,6 %, le tableau donne Le Pen 19,1, Jospin 16,4, Chirac 15,4. Les 6,8 de Pasqua sont pour moitié d'anciens chiraquiens, pour le reste la France de la chasse et de la pêche, des souverainistes, des gens qui comptaient rester chez eux. Le sortant tombe sous trois poussées à la fois : le raid mené dans son propre camp, une base rurale et retraitée aigrie par trois ans de débat sur l'immunité, un point de centre mou parti chez François Bayrou. En face, rien n'a bougé par rapport au vrai mois d'avril : Laguiller et Besancenot frôlent dix points à eux deux, Chevènement 5,1, Mamère 5,2, Taubira 2,3. Les voix de la gauche existent. Elles ne s'empilent pas. Et pendant les dernières soixante-douze heures, tous les journaux télévisés ouvrent sur le visage tuméfié d'un retraité battu à Orléans, sur un thème que les deux candidats de droite cultivaient depuis trois mois.

La quinzaine renverse le rituel de 1974 plus qu'elle ne le répète : le débat n'a pas lieu, et le refus vient cette fois de l'adversaire du candidat de gauche qualifié, qui n'a aucun intérêt à l'égalité des armes. Chirac, éliminé, n'appellera pas à voter Jospin et ne traitera à aucun prix avec le Front national, ce qui sur le terrain donne le ni-ni. Dans ce silence entrent les chaires. Conférence des évêques, Fédération protestante, Grand Rabbinat, CRIF parlent tous entre le 22 avril et le 4 mai, et ce sont les seules voix visant exactement les foyers auxquels on demande de rompre une habitude de vote vieille d'une vie. Ils tiennent ce vote dans l'abstention ou dans le blanc. Ils ne le déplacent pas à gauche. Le 1er mai, plus de 1,5 million de manifestants dans le pays, jusqu'à un million à Paris sur trois itinéraires vers Bastille ; le défilé de Jeanne d'Arc pèse dix fois moins. Entre le 22 avril et le 3 mai, le CAC 40 perd 11 % et l'euro glisse de 90,5 cents à 87 environ.

Le registre du 5 mai est un registre d'absences. Participation 54 %, abstention record de 46 % ; 1,56 million de bulletins blancs et nuls, 7 % des suffrages exprimés, record lui aussi ; Le Pen 10,53 millions contre 10,15 à Jospin, 50,9 contre 49,1. Le bloc de droite modérée éclate en trois : cinq millions environ vers Le Pen, un à peine vers Jospin, cinq vers rien. Trois millions d'électeurs de gauche ne viennent pas davantage, Lutte ouvrière n'ayant donné aucune consigne et les confédérations aucun appel de discipline en faveur d'un socialiste. Le Conseil constitutionnel, bureau de recensement unique pour 64 000 bureaux de vote, arrête les chiffres le 8 mai ; la proclamation et la déclaration de patrimoine paraissent au Journal officiel du 10 mai. Trois nuits d'incendies en Seine-Saint-Denis, dans le Rhône et dans le Nord sont tenues par des préfets qui répondent à un gouvernement auquel le président élu ne peut toucher. À minuit, le 17 mai, le mandat commence, et avec lui, en vertu du décret du 14 janvier 1964, le pouvoir d'engagement de la dissuasion passe à un homme qui ne peut pas signer la nomination d'un préfet.

Dans une mairie du Var, ce dimanche soir, le secrétaire empile les bulletins blancs à part, sans qu'on le lui demande, et quelqu'un photographie la pile.

Mai–décembre 2002La cage bâtie de l'intérieur

Les législatives de juin se jouent sur la deuxième plus faible abstention de la décennie, 27,4 %, et portent le Front national à 22,6 % au premier tour. Les désistements réciproques, dans plus de 230 duels, convertissent ce score en 27 députés pour un parti qui ne détenait qu'un siège dans l'Assemblée sortante, et en une Assemblée que personne ne peut gouverner : droite anti-FN autour de 268, gauche autour de 267, divers quinze. Dans les deux blocs, les vainqueurs doivent leur siège aux électeurs de l'autre.

L'article 8 n'oblige le président à rien. Le 19 juin, il nomme un gouvernement d'attente de son choix, Alain Verdier ; le 3 juillet, l'Assemblée censure par quelque 520 voix ; le 5 juillet, il dissout, le verrou d'un an de l'article 12 ne valant que pour les élections consécutives à une dissolution. La France vote les 28 juillet et 4 août sur 48 % de participation et renvoie une droite anti-FN plus nombreuse, une gauche plus nombreuse et un groupe FN ramené de 27 à quinze. En septembre, il nomme l'homme de la majorité, Jean-Pierre Raffarin, avec Nicolas Sarkozy à l'Intérieur, et se découvre privé de dissolution jusqu'en août 2003 : sa seule arme, tirée dans le sable. À l'écart des bancs du gouvernement siège un groupe de droite nationale, une cinquantaine d'élus, souverainistes du RPR et proches de Pasqua ayant accepté des désistements FN, qui invoquent les présidences de région élues avec les voix de l'extrême droite en 1998. De quoi peser dans un décompte de censure. Jamais de quoi approcher une majorité.

En juin, dans l'intervalle, le Premier ministre et le général Marc Ollivier, chef d'état-major des armées, signent un mémorandum : aucun ordre d'engagement des forces stratégiques ne circule sans l'accord du chef du gouvernement. Le texte ne s'appuie sur aucun article de la Constitution. Il ne sera ni publié, ni éprouvé, ni abrogé.

Le 16 juillet, la République doit commémorer la rafle du Vél d'Hiv, et le président de la République est l'homme condamné en 1991 pour avoir qualifié les chambres à gaz de point de détail de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, formule qu'il a répétée à Munich en décembre 1997. Les associations de déportés écrivent d'abord au Premier ministre. Matignon dépose la gerbe ; l'Élysée envoie une lettre qu'on ne lit pas à voix haute. Les quatre-vingt mille juifs déportés de France sont commémorés cette année-là, et chaque année du mandat, par un gouvernement et non par un chef de l'État, devant des chaises que les organisations de survivants laissent vides au premier rang, délibérément. Sept ans après qu'un président, à cet endroit, eut reconnu la part de l'État français dans le crime, la République doit le dire par la bouche d'un subordonné, et chacun sur place comprend la rétrogradation.

L'élimination au premier tour a mis fin à l'immunité de Chirac à minuit, le 17 mai. Dès l'été, les dossiers parisiens visent un particulier, et en janvier 2004 une condamnation de première instance assortie d'inéligibilité frappe le secrétaire général du parti, retirant l'un des deux candidats évidents à Matignon et promouvant, cinq ans plus tôt, la génération qui dans notre monde attendit 2007. L'Élysée ne dit rien de neuf. Il montre du doigt.

À l'étranger, aucun instrument n'atteint le cas. Les mesures autrichiennes de 2000 étaient bilatérales, hors traités, mortes en neuf mois ; l'article 7 vise les manquements d'un État, qu'un président privé de pouvoir législatif ne commet pas. Les Quatorze siègent donc à la même table : Séville en juin, Copenhague en décembre où l'élargissement se décide en sa présence, et le Conseil de Bruxelles des 24 et 25 octobre où le marchandage nocturne franco-allemand plafonnant les aides agricoles jusqu'en 2013 n'est tout simplement pas conclu. Les lettres de créance commencent à être présentées par procuration, ou trois mois trop tard. Les réceptions qui font le plein sont celles de Minsk, de Moscou et d'une Tripoli qui achète alors sa sortie des sanctions.

2003–2005La France signe et ne ratifie jamais

Conformément à la convention de Vienne, le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères signent le traité d'adhésion à Athènes le 16 avril 2003 sans passer par l'Élysée. Le blocage se loge là où l'article 52 le place vraiment : le président seul dépose l'instrument. Le Parlement autorise en décembre par quatre cinquièmes des deux chambres ; l'instrument dort onze semaines dans un tiroir ; il cède le 7 avril 2004, sous l'offensive procédurale du Sénat et un avis du Conseil d'État. Les mêmes onze semaines reviennent en 2005 pour la Bulgarie et la Roumanie. Pour le traité constitutionnel, signé à Rome le 29 octobre 2004, l'autorisation n'est même jamais demandée : l'article 11 réserve au gouvernement ou aux chambres la proposition de référendum, l'article 89 au seul président la convocation du Congrès. Le seul homme de France qui réclame un vote populaire sur l'Europe est le seul à qui il est interdit d'en proposer un. Le traité meurt dans un bureau. Bruxelles y gagne un reproche permanent : la France a signé et n'a jamais ratifié.

Une rangée de remorques frigorifiques blanches, groupes électrogènes en marche, garées sur une aire bétonnée de marché au crépuscule pendant une canicule.
Une rangée de remorques frigorifiques blanches, groupes électrogènes en marche, garées sur une aire bétonnée de marché au crépuscule pendant une canicule.

Les coûts sont institutionnels avant d'être financiers. L'article 13 devient une guerre d'usure : académies et préfectures tournent des mois durant sous intérim, une académie passe le mandat entier sans recteur titulaire, une jurisprudence du Conseil d'État naît sur l'obligation de nommer. France Télécom reste onze semaines sous direction intérimaire et paie son augmentation de capital deux milliards de plus ; les activités énergie et turbines d'Alstom passent à Siemens et General Electric en 2003 et 2004, quinze ans trop tôt ; GDF et EDF ne sont jamais introduites en bourse, les concessions autoroutières jamais vendues, quelque 25 milliards de recettes jamais inscrits. La France ne peut désigner personne : sa créance sur la Banque centrale européenne se périme en novembre 2003 et le fauteuil échoit à un petit État créancier, tandis que la Banque de France vit sept mois sous l'autorité d'un sous-gouverneur faute de décret signé. Privée de l'argumentaire qui l'avait sauvée en novembre 2003, elle devient le premier membre de la zone euro placé sous procédure de sanction pour déficit excessif et consolide dix milliards à contretemps du cycle, jusqu'en 2005. L'acheteur forcé de l'écart de taux, c'est l'assurance-vie, et l'addition se lit à tous les guichets sous la forme d'une décennie de fonds en euros à rendement maigre.

Les campagnes paient deux fois. Faute de plafond arraché en octobre 2002, la réforme de Luxembourg de juin 2003 arrive dans sa version dure, découplage total dès 2005 et pas d'exception française ; les recettes tombent de 9,9 à 8,2 milliards en 2007, et lors des perspectives de décembre 2005 le chèque britannique survit parce que Paris n'a aucun capital de sommet à échanger. La FNSEA et la Coordination rurale bloquent au printemps 2004, puis l'hiver suivant. Aux régionales de mars 2004, le Front national approche 19 %, sa progression la plus rapide se lisant dans les cantons du blé et du bœuf ; de ce jour, la dissolution est un suicide et ne sert plus qu'à être brandie.

Puis vient août 2003. Quelque quinze mille personnes meurent de chaleur en trois semaines, des vieillards pour la plupart, souvent seuls ; des corps attendent en chambre froide près de Rungis et sont inhumés à Ivry, des employés municipaux tenant la place des familles. Tous les leviers qui ont manqué appartiennent au gouvernement : Intérieur, Santé, préfets, tableaux de garde des hôpitaux. Le directeur général de la santé démissionne et la majorité encaisse la blessure politique. Le président dispose de deux registres, un message lu devant le Parlement et une allocution télévisée au nom des vieux, et pendant une semaine le paria n'a pas tort, ce que la majorité trouve plus difficile à combattre que tout le reste en cinq ans. Journée de solidarité, plan canicule, loi du 11 février 2005 : Matignon légifère, sous un Élysée qui raconte ces textes comme des réparations qu'il n'a pas obtenues.

En février 2005, le parquet d'Orléans clôt le dossier Voise : non-lieu, pas d'élément probant. La photographie qui a fait un président s'achève en chemise vide, la troisième année d'une présidence qui ne peut donner d'ordre à un seul policier, tandis que le retraité vit dans la maison rebâtie avec les 42 000 euros de la souscription. L'Élysée ne publie aucun commentaire.

Ailleurs, le mandat se creuse. À Artémis, en juin 2003, les partenaires refusent de placer des troupes sous un état-major français relevant de cet Élysée, et la défense européenne meurt au berceau : pas de suite, pas de groupements tactiques, et un débat allemand sur le parapluie américain qui clôt pour dix ans la conversation sur la dissuasion. Licorne se déploie en Côte d'Ivoire en septembre 2002 et y reste ; à Bouaké, en novembre 2004, la destruction de l'aviation ivoirienne est décidée dans un conseil de défense qu'il préside et que Matignon rédige, le plus près que le mémorandum des deux clés viendra jamais d'être éprouvé devant les caméras. Ni visite d'État à Alger, ni traité d'amitié. Le 6 juillet 2005, à Singapour, la candidature de Paris pour 2012 meurt avant la présélection, faute d'un chef de l'État capable de travailler les couloirs. Les actes et menaces antisémites, déjà multipliés par six environ en 2002 avec la seconde Intifada, connaissent un surcroît que la communauté impute à l'élection elle-même et que les statistiques policières ne démentent pas ; l'alya avoisine 3 400 départs en 2003, doublés de départs plus discrets vers Londres et Montréal et d'un basculement visible des enfants vers l'enseignement juif privé.

Novembre 2005 – mai 2007Onze jours, et le plafond

L'état d'urgence du 3 avril 1955 se déclare par décret en conseil des ministres, donc sous la signature du président. Après la mort de deux adolescents lors d'une course-poursuite en Seine-Saint-Denis et une cinquième nuit d'incendies, le Conseil délibère et il signe dans l'heure, réclamant publiquement plus que le texte n'autorise : l'armée, les assignations à résidence. Douze jours durant, en novembre, le seul acte d'État portant son nom est un couvre-feu. Le gouvernement le laisse expirer en décembre plutôt que de lui demander une seconde signature, et se rabat sur les pouvoirs des maires, commune par commune. Dans les cités, la loi de 1955 est désormais, et pour de bon, la loi du président.

Le parvis désert d'une cité la nuit sous une lumière orangée, avec une voiture brûlée, une poubelle renversée et la silhouette d'un fourgon de police au fond.
Le parvis désert d'une cité la nuit sous une lumière orangée, avec une voiture brûlée, une poubelle renversée et la silhouette d'un fourgon de police au fond.

Quelques semaines plus tôt, il avait invoqué l'article 16, qui ne lui impose que de consulter. La réponse du Premier ministre est versée au procès-verbal, les présidents des deux chambres refusent, et le Conseil constitutionnel qui avait proclamé son élection publie un avis négatif. Le Parlement siège de plein droit et ne peut être dissous ; les préfets prennent leurs ordres à l'Intérieur ; les mesures décrétées ne sont pas exécutées. L'affaire casse en onze jours, et cet échec fournit le texte fondateur de tous les arguments du Congrès de 2008.

Autour du blocage, une contre-société s'organise aux conditions de Matignon. Le CFCM se constitue à l'automne 2002, plus tôt et avec une participation bien supérieure, l'autre terme de l'alternative étant de n'être représenté par personne pendant que l'Élysée parle. Aucune loi sur le voile n'est votée : la question reste à un avis du Conseil d'État et à des circulaires, école par école. L'article 4 de la loi du 23 février 2005 sur le rôle positif de la colonisation meurt en commission. RESF, la Cimade, la LDH et les comités du 5 mai fonctionnent à plusieurs fois leur échelle réelle, l'accueil de familles sans papiers dans les paroisses devient courant, et une douzaine de municipalités inventent leur propre cérémonie de naturalisation, la nationale n'ayant plus d'officiant crédible.

Le printemps 2006 apporte le contrat première embauche, un chômage à 10,5 % et des lycéens qui remontent les itinéraires République-Nation-Bastille de mai 2002. Le contrat est retiré en avril par le gouvernement, et l'Élysée applaudit une rue qu'il ne peut revendiquer. La Réunion passe le même mois de mars dans le pire moment de l'épidémie de chikungunya, un quart de million de cas dans un département qui avait voté quatre contre un contre lui.

En avril 2007, la participation remonte autour de 84 %, et la condition structurelle de 2002 s'évapore. Le Pen est éliminé au premier tour, quatrième, avec 13,9 % : le plafond démontré au lieu d'être redouté. Faute de référendum européen pour la fracturer, la gauche socialiste va à son aile fédéraliste et Dominique Strauss-Kahn perd le second tour, environ 53 contre 47, face au ministre de l'Intérieur de la majorité sortante. Le premier acte de la nouvelle présidence est un acte de greffe : quelque 3 400 nominations retenues sont signées en six conseils des ministres, préfets et recteurs titularisés, la première grâce collective depuis 2001 accordée le 14 juillet, et l'instrument de Rome sorti de son tiroir pour être formellement abandonné.

2008–2016Strasbourg, la dégradation, une loi contaminée

Le Congrès de juillet 2008 rééquilibre plutôt qu'il ne restaure. Trente jours pour le dépôt d'un instrument ratifié ; une loi organique définissant l'empêchement, dont l'absence s'était révélée lors d'une hospitalisation présidentielle en 2004 ; les parrainages publiés, tirés d'un vivier élargi ; le Conseil supérieur de la magistrature retiré à l'Élysée ; des auditions parlementaires sur les nominations présidentielles, rédigées par des députés qui se souviennent de deux juges constitutionnels nommés sans contreseing ; un vote d'investiture du gouvernement par l'Assemblée, codification de six années de pratique. Et les bulletins blancs comptés et publiés à part, dès l'élection suivante.

Le 12 décembre 2008, l'Union sauve le noyau institutionnel du texte de Rome sous le nom de traité de Strasbourg : vote à double majorité, article de retrait, ni procédure de révision simplifiée, ni article 136. Neuf semaines plus tôt, Lehman a fait faillite pour des raisons qu'aucune élection française n'atteignait, et la France l'affronte avec une dette proche de 70 %, 25 milliards de recettes de privatisation jamais encaissés, et une banque centrale dont le président avait été choisi en 2003 par un Conseil qui refusait de trancher en faveur de Paris.

Vient la Grèce, inchangée dans ses causes, méconnaissable dans sa mécanique. Faute de base en droit de l'Union, les véhicules de sauvetage sont intergouvernementaux, attaqués à Karlsruhe et, par renvoi, à Paris. La France est dégradée en novembre 2010, le triple A du dispositif ne survit pas à un garant noté AA+, les garanties sont reconstruites au-delà de 200 % et la capacité effective tombe de 440 milliards à 250 environ. Pas de Deauville, faute de parité française à monnayer : la participation du secteur privé est imposée selon les spécifications allemandes, la restructuration avancée à l'automne 2011 avec une décote plus profonde, et en juin 2012 la Grèce prend une sortie temporaire, assortie d'un prêt de stabilisation et de critères de retour publiés. L'euro se dote d'un précédent de sortie dans son propre droit. L'alternance socialiste de 2012 hérite d'un Premier ministre soumis à investiture et d'aucune marge.

L'Afrique se détache dans la même décennie. En 2011, la France vole à l'intérieur d'une opération américano-britannique au-dessus de la Libye et n'en revendique pas la paternité, ayant passé cinq ans hors de toute chorégraphie ; la Tripoli qui rachetait sa respectabilité auprès de l'Élysée de 2002 à 2007 laisse derrière elle des reçus dont nul, à Paris, ne souhaite parler. En janvier 2013, pas de Serval : pas de traité d'Alger, des garnisons dégarnies depuis dix ans, ni point d'appui ni invitation. Une force de la CEDEAO appuyée par la logistique de l'ONU arrive en mai et s'enlise, le nord du Mali reste disputé jusqu'en 2016, et les prestataires russes et turcs s'installent sans prédécesseur français à chasser. Le bail de Djibouti s'éteint en 2021.

Les attentats de janvier et de novembre 2015 sortent d'Irak, de Syrie et du califat de 2014, que cette bifurcation n'a jamais touchés. Ce qui change, c'est l'instrument saisi dans la nuit du 13 novembre : la loi du 3 avril 1955, dont on se souvient à Aulnay et à Vaulx-en-Velin comme de la loi du président. Un gouvernement socialiste manœuvre une machine contaminée et fait voter ses prorogations contre le secteur des libertés publiques le mieux financé d'Europe. La révision sur la déchéance de nationalité passe à Versailles en février 2016 et fend la gauche sur la souveraineté plutôt que sur l'Europe, ce qui commande tout ce qui suit.

2016–2026Le crochet dans le mur

Le référendum britannique a des causes britanniques et une marge un peu plus large, 53 % environ, dans une Union dont la monnaie a déjà un précédent de sortie inscrit dans son droit. Le retrait s'opère par l'article de Strasbourg et s'achève en janvier 2020. Paris perd franchement l'enchère des relocalisations : chargée d'une prime de risque politique vieille de vingt ans, avec le souvenir de 2002 dans chaque dossier de due diligence, la place récupère du back-office et de la gestion d'actifs pendant que quatre à cinq mille emplois de front-office suivent les salles de compensation parties dès 2003 vers Francfort et Dublin.

Un couloir de préfecture où quatre portraits encadrés, noyés de reflets, sont suivis d'un pan de mur nu portant un unique crochet vide.
Un couloir de préfecture où quatre portraits encadrés, noyés de reflets, sont suivis d'un pan de mur nu portant un unique crochet vide.

Le Front national atteint de nouveau le second tour en 2017 et obtient 41 %, son meilleur score, face à Sylvie Rambaud, de l'UPF, réélue en 2022 devant une Assemblée sans majorité. La pandémie est affrontée avec vingt-sept ratifications au lieu d'un instrument de l'Union : un fonds de relance d'environ 390 milliards, intergouvernemental, quatorze mois pour entrer en vigueur, décaissé à partir de 2022, dont la France est l'avocate la plus bruyante et l'associée junior. L'Ukraine se traite par l'OTAN, la conversation européenne sur la dissuasion étant morte à Berlin en 2002. Le choc énergétique frappe l'État de plein fouet : il n'y a pas d'Engie à renationaliser, et les arrêts pour corrosion d'EDF pesaient déjà sur le bilan souverain. Les Jeux viennent à Paris en 2024, à la troisième tentative, avec un village sur un autre site de Saint-Denis.

Jean-Marie Le Pen meurt en janvier 2025 et se fait enterrer dans un cimetière breton sans honneurs d'État, sans affût de canon, sans Invalides ; quatre anciens Premiers ministres assistent aux obsèques, aucun ministre en exercice. Son parti, financé sur fonds publics depuis 2002 au titre de 4,4 millions de voix, jamais hypothéqué, jamais privé de crédit en 2014, tient deux départements méditerranéens et un exécutif régional, et pointe à 32 % pour 2027 dans un électorat pour lequel la présidence empêchée est un chapitre de manuel scolaire. En mai 2026, l'Assemblée vote quatre-vingt-dix sièges de liste pour les prochaines législatives, prix d'un accord de confiance. En commission, un député demande ce qu'une Assemblée partiellement élue au scrutin de liste change au pouvoir d'engagement ; on lui répond par le mémorandum de juin 2002 : jamais publié, jamais annulé, exigeant toujours l'accord du Premier ministre.

Aucune pièce commémorative n'a été frappée pour ce mandat. Aucun boulevard ne porte le nom. Le fonds présidentiel conservé à Pierrefitte est le plus mince de la Ve République, deux cents cartons, de la correspondance pour l'essentiel. Sur la feuille de résultats de chaque commune, les bulletins blancs ont leur ligne propre, comptés à part depuis 2008 : le seul monument qu'aient jamais reçu les 1,56 million du 5 mai.

Dans le couloir d'une préfecture de l'Aisne, les portraits se suivent, 1981, 1988, 1995, puis 2007. Certaines préfectures gardent volontairement le vide, avec un carton imprimé à côté. Dans celle-ci, le crochet est resté planté, et le plâtre autour a été repeint deux fois.

Épisode de fiction. Tout ce qui suit la bascule est construit ; les personnes réelles n’y agissent que dans le prolongement de leurs positions publiques. L’encadré en tête donne ce qui s’est réellement passé.

L’Europe au 1ᵉʳ janvier 2002, quatre mois avant la bascule — l’euro a quelques semaines dans les mains, l’Union compte quinze membres, et dix pays candidats attendent de l’autre côté de la ligne qui devait bouger vers l’est en mai 2004.
L’Europe en 2026 — la limite orientale de 2002 est bien partie vers l’est et l’Union compte vingt-sept membres, mais une seconde ligne est revenue en sens inverse : contrôles renforcés à Kehl, à Menton et aux passages belges, appliqués contre la France dès 2002 et non par elle, et renouvelés sans interruption depuis 2015.
2002Deux tours de vis du parrainage : Pasqua sur le bulletin, Mégret hors course
2002Premier tour : Le Pen 19,1, Jospin 16,4, Chirac 15,4
2002La quinzaine du « ni-ni » : les chaires s'expriment, le marché se repositionne, la rue défile pour le perdant
2002Élu avec 25,6 % des inscrits : le président le moins élu de la Cinquième République
2002La cage construite de l'intérieur : une Assemblée sans majorité, un Premier ministre FN censuré, une dissolution gâchée
2002Les magistrats confirment le grief auquel ils résistent
2002Le chef des armées : une double clé inventée sur le papier, et une identité de défense mort-née
2002Il se rend à chaque sommet et personne ne peut l'arrêter
2003La France signe et ne ratifie jamais
2002La note : des décrets non signés, une présidence de la BCE perdue, la première sanction pour déficit excessif
2003La loi agricole et le tour des campagnes
2003L'été de 15 000 morts, géré par un gouvernement dont le président ne peut que parler
2002La présidence empêchée : les verrous testés un par un, et l'article 16 brisé en onze jours
2002Le couvre-feu qui porte son nom, et la contre-société
2003Le chômage, le contrat retiré en avril 2006, et la longue traîne jusqu'à la dernière barrière
2007La cage se vide : quatrième place, 13,9 %, et six Conseils des ministres passés à signer
2008Un Congrès qui rééquilibre, un traité de Strasbourg, et Lehman affronté sans munitions
2010Pas d'article 136, pas de Deauville, et une clause de sortie inscrite dans l'euro
2011L'Afrique sans la France : la Libye écrite ailleurs, le Mali affronté sans Serval
2015« La loi du président » invoquée par un gouvernement socialiste
2016Le Brexit sous l'article 8 de Strasbourg, et une enchère de relocalisation perdue par Paris
2020Une pandémie affrontée par vingt-sept ratifications, et une crise énergétique affrontée par un opérateur public
2025Enterré sans honneurs ; la proportionnelle votée comme prix de la confiance

Chacun de ces mondes a été pesé contre celui que vous venez de lire. Voici où chacun se rompt.

01

Un des deux finalistes meurt ou se trouve empêché entre le 21 avril et le 5 mai 2002 : l'élection est annulée, le président du Sénat assure l'intérim, et la France recommence le cycle présidentiel du début.

La Constitution prévoit le cas du finaliste perdu, et cette porte-là ne s'ouvre presque jamais devant le public : nous avons pesé la route pour cela. Elle casse dans les semaines mêmes qu'elle ouvre, entre la fin avril et juin 2002, et ce qui la casse est du temps rendu aux partis. Avec six semaines au lieu de quatorze jours, la gauche s'empile derrière un candidat unique au premier tour — précisément ce qu'elle n'a pas su faire le 21 avril — pendant que les cinq cents signatures de maires se retournent contre Le Pen, une droite modérée désormais prévenue les tenant en main. Au bout, un gaulliste ou un centriste élu sans peine, et la présidence réduite à un accident de procédure qui absout l'électorat et dissout les vingt-quatre années de comportement électoral sur lesquelles tout repose. Nous avons gardé la mécanique en texture : la note de contingence du Conseil constitutionnel, et l'hypothèse de l'annulation débattue à l'antenne pendant la quinzaine.

02

C'est un candidat de gauche que le filtre des parrainages élimine — Jean-Pierre Chevènement ou Christiane Taubira n'atteint pas les cinq cents formulaires — et Lionel Jospin se qualifie deuxième le 21 avril 2002.

Le filtre des parrainages est le levier le plus net du printemps 2002, et il coupe des deux côtés : nous avons pesé la route pour cela. Elle casse le soir même du 21 avril. Une gauche moins éparpillée place le premier ministre en tête du second wagon, le front républicain n'a plus d'objet, et le second tour redevient Chirac contre Jospin, soit 1995 rejoué — l'issue que notre prémisse interdit. La route se défendait ; elle faisait simplement un monde plus petit que celui que ces pages doivent à leur lecteur, et plus proche de la France où nous vivons déjà. Nous avons gardé le mécanisme en le retournant : Bruno Mégret échoue devant les mêmes mairies de province, et son échec soulage en silence l'homme dont il s'était séparé.

03

Une cause unique élimine Jacques Chirac : Charles Pasqua se présente, obtient 4,6 % au premier tour, et cela seul renvoie le sortant à la troisième place.

Une cause propre vaut toujours mieux que trois en récit, et nous avons pesé celle-là à ce titre. L'arithmétique du 21 avril 2002 la casse, par recouvrement d'électorats : Pasqua puise aux mêmes viviers souverainiste, chasse et pêche et extrême droite que Chevènement, Saint-Josse, Mégret et Le Pen, de sorte qu'un score de 4,6 % coûte raisonnablement à Chirac deux points et demi à trois sur 19,88 %, le laissant vers 17,2 % et confortablement deuxième. Le mandat entier s'évapore avant d'exister. Nous avons payé l'élimination avec trois forces au lieu d'une : un Pasqua à 6,8 % adossé aux 13,05 % de sa liste aux européennes de juin 1999, l'abstention creusée dans la base rurale et retraitée du sortant par des affaires publiques avant la bifurcation, et un point de centre mou parti chez François Bayrou.

04

Le Pen gagne le second tour par conversion et non par absence : la participation tient près de 64,5 %, quatre électeurs de la droite modérée sur dix le suivent dans l'isoloir, et il est élu avec 51,1 %.

Un président porté par une majorité réelle sur une participation réelle fait le monde le plus dur, et le plus froid : nous avons pesé la route pour cela. Elle casse dans le décompte du 5 mai 2002. 51 % de quelque 25,1 millions de suffrages valides, c'est environ 12,8 millions de voix, soit son propre bloc plus quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix pour cent de toute la droite non frontiste, à qui la même route demande au même moment de s'abstenir en masse sous le ni-ni. La force qui tranche est la discipline du refus de cette droite, laquelle produit, dans chaque élection française qui l'a éprouvée, des bulletins blancs et des dimanches vides plutôt que des reports vers l'extrême droite. Nous avons payé la victoire avec de l'absence : 54 % de participation, 46 % d'abstention, 1,56 million de blancs et nuls à 7 % des suffrages exprimés, 50,9 %, un chef de l'État tenant 25,6 % des inscrits. C'est aussi la seule version où le million et demi de manifestants du 1er mai reste visible, dans la colonne du perdant.

05

Le nouveau président gouverne par rupture : référendum convoqué par décret, franc rétabli, euro abandonné, contrôles aux frontières rétablis sur ordre de l'Élysée.

C'est le mandat que sa campagne a promis, et le refuser demandait qu'on le montre plutôt qu'on l'affirme. La route casse dès les premières semaines, à l'été 2002, sur des textes qu'aucune élection n'a touchés : l'article 11 réserve la proposition de référendum au gouvernement ou aux deux chambres, les traités d'alors ne contiennent aucune clause de retrait, les billets en francs ont été démonétisés le 17 février 2002, la Banque de France est protégée par le droit européen et le statut du 12 mai 1998, et l'Intérieur répond à la majorité de l'Assemblée. Aucun chemin légal ne mène de ce bureau à l'un de ces actes. Nous avons gardé les exigences et les avons tarifées : chaque référendum monétaire réclamé en public puis tué sur le texte constitutionnel vaut dix à vingt points de base sur l'emprunt français pendant un trimestre, et rien de plus.

06

L'Union répond à l'élection comme elle a répondu à Vienne en 2000, ou engage contre la France une procédure de l'article 7 pour la durée du mandat.

Le précédent n'a que deux ans en 2002 et la tentation de le rejouer saute aux yeux : nous avons pesé la route pour cela. Elle casse aussitôt, au printemps et à l'été 2002, faute d'instrument qui atteigne le cas : les mesures contre l'Autriche étaient bilatérales et hors traités justement parce que rien n'existait dans ceux-ci, elles se sont effondrées en neuf mois après le rapport Ahtisaari, et elles visaient un partenaire junior de coalition dans un petit État parlementaire. L'article 7 atteint les manquements commis par un État, qu'un président sans pouvoir de légiférer, de nommer ni de dépenser ne commet pas. Ce qui ferme la route, c'est la France elle-même : un membre fondateur doté d'un veto au Conseil de sécurité, d'une dissuasion et de la deuxième économie de la zone euro ne se suspend pas d'une table dont il est la moitié, et le fauteuil des chefs d'État ne reste pas vide au Conseil européen. Nous avons donc écrit le minimalisme protocolaire et le gel bilatéral, sommet par sommet, les lettres de créance présentées par procuration et les réceptions pleines de Minsk, de Moscou et de Tripoli.

07

Le 19 juin 2002, le président nomme sans combat le premier ministre que veut la nouvelle Assemblée, et le mandat s'installe en cohabitation.

Route de moindre résistance, que démentent les textes qu'il tient réellement en main. L'article 8 ne l'oblige à rien, et le verrou d'un an de l'article 12 ne s'attache qu'aux élections consécutives à une dissolution : une dissolution de juillet 2002 lui est juridiquement ouverte, et aucun conseiller de cette maison n'omettrait de le lui dire. Le monde était aussi plus petit : un homme qui promet la rupture depuis quarante ans n'ouvre pas son mandat par une concession, et céder le 19 juin laisse la présidence bloquée sans acte fondateur. Nous avons payé la reddition en la rendant forcée : un gouvernement d'attente de son choix, la censure par quelque 520 voix le 3 juillet, la dissolution le 5, des élections d'été sur 48 % de participation, un groupe FN ramené de 27 à quinze, et un président privé de dissolution jusqu'en août 2003.

08

Le Pen est réélu en 2007, ou obtient un second mandat quel qu'il soit.

Nous avons pesé la route ; elle casse en avril 2007 sur la condition même qui l'avait fait naître. Le choc de 2002 tient à 28,6 % d'abstention au premier tour et 46 % au second, et la seule chose que cinq ans de gouvernement publiquement empêché guérissent à coup sûr, c'est de rester chez soi. La participation remonte autour de 84 %, et l'arithmétique qui l'avait porté au second tour n'existe plus. La force est le simple retour de l'électorat, qu'aucun sortant dans sa position ne peut empêcher et que son propre mandat garantit. Une quatrième place à 13,9 % est la lecture honnête, et le plafond démontré vaut mieux ici que le plafond redouté.

09

Juin 2002 renvoie une majorité anti-FN confortable, autour de trois cents députés, et les cinq années suivantes sont une cohabitation ordinaire.

Nous avons pris l'autre route : celle-ci ressemble trop à la France déjà vécue trois fois depuis 1986. Elle contredit d'ailleurs sa propre mécanique dès juin 2002. Les désistements réciproques systématiques dans plus de 230 duels contre le Front national fabriquent, dans les deux camps, des députés qui doivent leur siège aux électeurs de l'autre bloc, et de tels députés ne peuvent pas gouverner contre eux. La force est le pacte lui-même, qui ne survit qu'autant qu'on l'honore : la sortie honnête est une Assemblée sans majorité, quelque 268 contre 267, et un gouvernement allant de l'UDF aux socialistes. Le front républicain y devient une formule de gouvernement, et l'ancêtre direct du marchandage proportionnel de 2026.

10

L'élection laisse une pénalité permanente sur l'emprunt français, quarante à soixante points de base au-dessus de la dette allemande, portée de 2002 jusqu'à 2026.

Un chiffre unique traversant un quart de siècle est une manière séduisante de montrer un coût, et nous l'avons pesée. Après mai 2007, plus rien ne le porte : les marchés tarifent le risque devant eux, et dès que la présidence bloquée s'achève par une alternance ordinaire et que la Constitution est révisée en juillet 2008 contre la répétition, la cause de la prime s'éteint. Maintenue telle quelle, elle ferait emprunter la France plus cher que la Grèce dans la quête de rendement de 2005 à 2007, ce qui n'est plus un coût mais un cadeau caché au récit. Nous avons imputé le mandat à des mécanismes qui ne se périment pas : la génération d'investissement perdue, les fonctions financières parties à Francfort et à Dublin en 2003 et jamais revenues, le démembrement d'Alstom en 2003 et 2004, quelque 25 milliards de recettes de privatisation jamais inscrits, et cinq ans sans nom français qui coûtent à Paris la Banque centrale européenne en novembre 2003 et les grands postes bruxellois pour une génération.

11

Le président est frappé d'incapacité en cours de mandat, la vacance est constatée, et la France élit un successeur au début de 2005.

La vacance est la sortie la plus naturelle d'une présidence impossible, et nous l'avons pesée à ce titre. Elle échoue sur la valeur même de la chose : ces cinq années pèsent par leur durée, un crochet planté dans le mur de mai 2002 à mai 2007, qu'une vacance en 2005 réduirait à un intermède de trente mois. La force qui casse la route nous appartient et non à l'histoire, et nous le disons sans détour. Nous l'avons gardée en réduction : l'hospitalisation de 2004, pendant laquelle la majorité découvre qu'aucune loi organique ne définit la constatation de l'empêchement, lacune inscrite ensuite dans la révision de juillet 2008.

12

La France tient malgré tout son référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen, l'Élysée ayant été contraint de signer à Rome.

Le 29 mai 2005 est la date française la plus connue de la décennie, et la perdre nous coûte un repère : nous avons pesé la route pour cela. Elle repose sur une erreur que nous avons corrigée. Aucune autorisation parlementaire n'attend d'être exécutée, donc le levier qui forcerait la main du président est vide, et de toute façon, selon la convention de Vienne, le premier ministre et le ministre des Affaires étrangères signent à Rome en octobre 2004 sans lui. La route plus tranchante est que la France signe et ne ratifie jamais : l'article 11 réserve la proposition de référendum au gouvernement ou aux chambres, l'article 89 la convocation du Congrès au seul président. Le traité meurt dans un bureau en 2004 et 2005 plutôt que dans les urnes, la cause anti-Bruxelles n'est jamais mise à la terre par un vote français, et la France paie encore cela quand elle rachète sa place dans le traité de Strasbourg en décembre 2008.

13

Les émeutes de 2005, la crise de 2008, le Mali, le référendum britannique, la pandémie et la guerre de 2022 arrivent exactement tels que nous les connaissons, le traité européen portant seulement un autre nom.

La convergence coûte peu, et les origines tiennent réellement là où aucune élection française ne les atteint : titrisation américaine, réseaux irakiens et syriens, politique britannique, un virus. Ce qui ne tient pas, c'est la réponse institutionnelle, et elle se défait sur la décennie de 2008 à 2016. Sans base équivalente à l'article 136, le sauvetage grec se bâtit entre gouvernements et se plaide à Karlsruhe ; il n'y a pas de Deauville faute de parité française à monnayer ; la dégradation de novembre 2010 ramène la capacité effective de 440 milliards à quelque 250 ; le parti socialiste ne se fend jamais sur l'Europe et se fend sur la nationalité en février 2016 ; aucune garnison française ne reste en Afrique à envoyer au Mali en janvier 2013. La force est cette décennie de poids institutionnel français manquante, et elle se lit dans chacun de ces dossiers. Nous avons écrit les coudes nommés plutôt que la note en bas de page.

14

Le gouvernement anti-FN accélère le retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN entre 2004 et 2006, en gage donné aux alliés tandis que l'Élysée conserve le commandement des armées.

Nous avons pesé la route et elle nous plaît : un premier ministre tenu de prouver que la France reste prévisible, quand les ordres sont signés par un chef de l'État auquel personne ne fait confiance, dispose d'une monnaie évidente à dépenser à Bruxelles et à Washington. Nous n'en avons pas fait un point fixe parce qu'elle dispute la place à la mort au berceau de la défense européenne, mieux ancrée dans le refus des partenaires de placer des troupes sous un état-major français à Artémis en juin 2003, et qui porte jusqu'à la Libye en 2011, au Mali en 2013 et à l'Ukraine en 2022. Une réintégration achetée en 2005 serait de toute façon rouverte par le président élu en 2007, muni de sa propre doctrine, et rapporte donc moins, dans les années 2010, que la route prise. Elle subsiste comme aggravation facultative de la même force, jamais comme son remplacement.

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